L’implication de mercenaires européens en République démocratique du Congo (RDC) prend une tournure inattendue. Une enquête conjointe menée par The Guardian, Le Soir (Belgique) et Public Record (Roumanie) révèle que des centaines de combattants recrutés pour épauler l’armée congolaise contre le M23 étaient, pour beaucoup, des civils sans expérience militaire. Gardiens de supermarché, chauffeurs de camion ou encore agents de sécurité, ces hommes, en quête d’un emploi mieux rémunéré, se sont retrouvés plongés dans l’un des conflits les plus violents d’Afrique.
Des mercenaires pris au piège dans la chute de Goma
Le 28 janvier 2024, après des mois de combats acharnés, le M23, soutenu par l’armée rwandaise, prenait le contrôle de Goma, principale ville de l’est de la RDC. Dans les rues, les images d’une centaine de mercenaires blancs capturés et humiliés par les rebelles ont choqué l’opinion publique. Parmi eux, des Roumains et des Moldaves engagés par la société militaire privée dirigée par Horațiu Potra, un ancien légionnaire français.
Déployés dans des conditions précaires, ces mercenaires ont été abandonnés par leurs employeurs lorsque la situation s’est détériorée. Certains ont tenté de fuir vers une base des Nations Unies, mais se sont retrouvés encerclés par les combattants du M23. Après plusieurs heures d’attente sous la menace d’une exécution imminente, ils ont dû se rendre, dans ce qui est aujourd’hui considéré comme l’un des épisodes les plus humiliants de l’histoire militaire congolaise récente.
Une longue tradition de mercenariat en RDC
L’usage de combattants étrangers en RDC ne date pas d’hier. Dès les années 1960, après l’indépendance du pays, le gouvernement congolais faisait appel à des mercenaires blancs pour lutter contre les rébellions locales. Mobutu Sese Seko a poursuivi cette stratégie en intégrant d’anciens soldats yougoslaves dans ses forces armées.
Face à la menace grandissante du M23 en 2022, Kinshasa s’est tourné vers des sociétés militaires privées. Deux firmes majeures ont été engagées : Agemira, composée d’anciens militaires français spécialisés en logistique et en renseignement, et Amani Sarl, une société locale qui a recruté des mercenaires en Roumanie via GPH La Role Ltd, une entreprise britannique.
Des promesses non tenues et un encadrement inexistant
Selon plusieurs témoignages recueillis par les journalistes, l’opération a rapidement viré au chaos. Contrairement aux promesses initiales de contrats stables et bien rémunérés, les mercenaires étaient mal équipés, sous-payés et livrés à eux-mêmes. Les conditions de leur engagement étaient précaires :
- Un salaire irrégulier, avec des promesses de paiement non tenues.
- L’obligation d’acheter leur propre matériel militaire, faute de fourniture par l’employeur.
- Un manque de formation, la majorité n’ayant aucune expérience du combat en zone de guerre.
Des anciens légionnaires français figuraient parmi les recrues, mais ils représentaient moins de 30 % des effectifs. Le reste du contingent était constitué de civils recrutés à la hâte, sans préparation adéquate.
Des tensions avec l’armée congolaise et un rôle incertain
L’arrivée des mercenaires a aussi alimenté des tensions au sein des Forces armées de la RDC (FARDC). Alors que les soldats congolais perçoivent à peine 100 dollars par mois, la présence d’Européens mieux rémunérés et peu efficaces sur le terrain a suscité du ressentiment.
Officiellement, les mercenaires étaient censés former les forces locales. Mais des vidéos et témoignages suggèrent qu’ils ont été directement impliqués dans des combats. Certains auraient coopéré avec des milices locales, rendant leur rôle dans le conflit encore plus trouble.
Une impasse juridique et des appels à l’enquête
L’affaire soulève de nombreuses questions sur la légalité du recours aux mercenaires en RDC. Selon Jelena Aparac, ex-présidente du Groupe de travail de l’ONU sur l’utilisation des mercenaires, leur engagement pourrait constituer une violation du droit international. Elle appelle à la mise en place d’une enquête indépendante pour déterminer les responsabilités.
Le gouvernement congolais, quant à lui, reste silencieux sur cette débâcle. Alors que la RDC fait face à une crise sécuritaire majeure, cette affaire risque d’exacerber les tensions politiques et de renforcer le sentiment d’abandon parmi les populations de l’est du pays.
Avec The Guardian
